Pleasure de Ninja Thyberg
Ce n’est absolument pas un plaisir, c’est un film d’une rare puissance sur la vie de femmes utilisées comme du bétail pour les films pornographiques. Accrochez-vous ! C’est terrible à voir, à la limite du supportable.
Mais le film a deux vertus essentielles à mes yeux : ne jamais montrer de façon dégradante l’intimité du sexe de la femme (ceux des hommes, par contre, en prenne, si j’ose dire, plein la poire…) et c’est un film « féministe » en ceci qu’il est une charge très documentée sur ce milieu qui me semble totalement indéfendable. Mais tellement riche et apprécié de par le monde via internet…
Une jeune fille arrive à Los Angeles, déterminée à devenir une star du porno. Et nous suivons son ascension, coucherie après coucherie. Le copinage avec d’autres femmes totalement réifiées, ajoute un côté glauque à leur vie quotidienne de travailleuses migrantes, dans des lieux sordides. Et dans des partys qui évoquent celles dont la presse se fait parfois l’écho. Une super star va devenir le modèle à atteindre par notre débutante. Au prix des pires humiliations. Les hommes qui sont évoqués, partenaires, cinéastes, photographes, agents, sont tous à vomir. Et le portrait du plus puissant d’entre eux est amusant car il est incarné par une sorte de troll, version scandinave, pas internet.
Je crois que l’on ne peut sortir indemne de ce spectacle dont l’intention non ambigüe est la dénonciation (voyeurs, s’abstenir). On peut dire que réprimander le cinéma porno est hypocrite ; c’est faire peu de cas du respect des femmes, de leur dignité. Et c’est bien ce dont le film parle en nous arrachant les yeux.
Considérer les travailleuses du sexe comme des prolétaires confrontées aux mêmes problèmes que tous les autres est sans doute un peu court, même s’il y a une analogie économique dans la vente de sa force de travail. Au profit du patronat masculin.
La violence n’est pas le propre de ce sale boulot. Certes. Mais cela ne justifie pas que l’on étende impunément la violence à ce domaine du cinéma porno. Il est nié par la société qui parle d’éducation sexuelle, mais est incapable d’évoquer ce phénomène de façon frontale, dans un débat public comme ce film tente de le faire, alors que la pornographie occupe apparemment un tiers de la bande passante d’internet dans le monde. Peut-être ce film va-t-il contribuer à une prise de conscience collective, chez les hommes surtout, de l’esclavage des femmes qui en sont la matière première nécessaire. Même si depuis #MeToo les points de vue changent ; et peut-être les choses…
La réalisatrice travaille ce sujet depuis des années, et reconnaissons-lui en plus de son talent de cinéaste, celui d’avoir travaillé un scénario difficile de façon approfondie. Et son actrice, amateur, nous livre dans ce premier rôle une performance qui mérite le plus grand respect. Ce qui devrait lui faire plaisir dans ce milieu qui n’est a pour personne.
Ce film est à l’érotisme ce qu’une poubelle de restaurant étoilé est à la gastronomie.
Julie (en 12 chapitres) – Titre norvégien traduit : Le Pire Être humain du monde.
Joachim Trier
Ignorant tout de ce film, je croyais y découvrir une comédienne d’un lumineux talent ; elle a été couronnée du prix d’interprétation féminine à Cannes ! Et à elle seule, elle justifie l’immense plaisir que ce film singulier procure.
D’abord par sa structure un peu cérébrale, mais soit, pourquoi ne pas scander un film par chapitre comme il se fait pour un roman, un récit ? Ici l’histoire est celle de ce moment de la vie peu décrit au cinéma, la trentaine. Cette jeune femme arrive donc sous nos yeux intéressés à la fin d’études mal gérées qui la laissent un peu dans le flou pour la suite. A ce flou s’ajoute celui d’un amour inattendu qui survient de façon très ordinaire. Ce qui amène notre personnage à se frotter à la vie d’une « belle » famille. Et là je vous promets quelques moments savoureux sur ce stéréotype de la famille, heureuse, pleine d’enfants. Enfant ? Oui ou non ? Telle est l’une des questions cruciales pour une femme de cet âge. Mais aussi la séduction. Et l’envie de s’épanouir pour soi, sans avoir de comptes à rendre à quiconque.
Bref, les thèmes qui s’entremêlent sur un tempo lent et modéré dirait-on en musique, sont nombreux et nous promènent avec une particulière finesse, une sensibilité qu’il m’a semblé très féminine, durant ces années d’aiguillages des chemins de vie que l’on n’empreinte que dans un sens et une seule fois. Pas de marche arrière possible.
L’actrice Renate Reinsve, elle, elle va de l’avant et marquera, je le pense, comme Jean Seberg dans A bout de souffle par exemple, un personnage qui incarne une époque de façon iconique.
Et l’on devinera que le titre original suggère ici que quelqu’un d’infiniment aimable peut être, ou se ressentir, radicalement contrasté.
Ce film est le 5e d’un réalisateur norvégien qui me semble d’une grande sensibilité psychologique, très à l’écoute des femmes, et d’une rare élégance d’écriture, tant scénaristique que visuelle. Avec beaucoup de retenue, ce qui donne au film un style, une classe qui le distingue, sans effets ostentatoires. Il en est pourtant de très beaux. L’usage subtile de la voix off accompagne l’évolution de l’histoire à certains moments charnières.
Et l’on arrive à la fin des chapitres avec ce sentiment rare de s’être fait une nouvelle amie.
