0

Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

The Mother of All Lies de Asmae El Moudir

La vérité est que ce film est exceptionnel, et je ne mens pas ! Le double sens de « la mère » à la fois « l’origine » et « la maman » est induit par la chef de famille, une vieille femme acariâtre qui fait tourner sa descendance autour de sa canne menaçante. Son fils, le père de la jeune réalisatrice hyper douée et son épouse, sont accaparés par une tâche étrange : la construction d’une grande maquette d’une fascinante beauté, habitée par des personnages superbement constitués de têtes en terre cuite peintes et de corps en vêtements harmonieux et finement cousus.

Le film commence par une tentative de dialogue avec cette grand-mère qui fait la sourde et comme chacun sait, il n’est pire sourd que celui qui ne veut rien entendre. La question débattue est celle des photos témoins du passé, interdites par cette dame. Sauf celle du roi Hassan II.

Il n’y a aucune photo auxquelles se référer pour ce qui concerne la famille alors même que des photographes portraitistes exerçaient leur métier dans ce quartier devant des fonds peints dépaysants, avec les stéréotypes de l’homme armé sur un cheval et de la fillette en robe de mariée.

La bande sonore accentue cette distance entre « image fictive » et réalité des sons très concrets qui semblent affirmer une vérité.

Petit à petit l’on comprend qu’un événement fondateur s’est déroulé dans ce quartier reconstitué en maquette, au moment des « émeutes du pain » à Casablanca les 20 et 21 juin1981, et qu’une sœur est décédée prématurément mais qu’il ne convient pas de l’évoquer.

C’est pour élucider ces questions que la réalisatrice marocaine a entrepris ce travail qui me semble aussi singulier esthétiquement que psychologiquement.

Il faut se laisser immerger dans cet univers qui mélange réalisme littéral, transfiguration par la représentation des décors, et la recherche de l’histoire tant celle du Maroc que celle de cette famille, recherche commentée en voix off par la réalisatrice qui nous susurre son travail pour élucider tous ces non-dits, mère des mensonges qui font tant souffrir.

 

Radical de Christopher Zalla

Nous voilà en 2011 à Matamoros, une ville mexicaine d’un demi-million d’habitants.

Une école socialement très peu favorisée accueille un professeur qui met littéralement sa classe sens dessus dessous. Rien que pour ces méthodes d’enseignement complètement atypiques le film mérite d’être vu. C’est très à la mode : Maria Montessori , Pas de vagues, Das Lehrerzimmer, Amal, Club Zéro ou il y a plus longtemps, Entre les murs parmi de nombreux autres.

Ce film se distingue par les préceptes mis en avant, tel L’important c’est de se tromper, pas d’avoir une bonne note. Et vous devinez bien l’effet que cela provoque chez les autres profs. Mais le directeur finit par soutenir ces démarches, ces expériences non conventionnelles.

L’enjeu est de taille : l’école va être évaluée sur base des examens de fin d’années, sorte d’épreuve commune comme il s’en déroule généralement dans tant d’autres pays.

La singularité de l’histoire est qu’elle est réelle. Ce professeur a existé et les élèves qui sont plus présents dans le récit sont des personnes qui ont évolué ensuite dans des matières et des métiers exigeants alors qu’ils étaient immergés dans une école assez terne, dont la photographie presque monochrome rend bien l’ambiance. La présence des trafics de stupéfiants aux abords même de l’école est perceptible et sera à l’origine d’une scène particulièrement poignante. Mais ce n’est pas le seul événement qui donne au récit une intensité et un dynamisme remarquable.

Il m’a semblé que ce film passionnant devrait donner de l’énergie à tous ces enseignants qui, jour après jour, essayent de faire ce que tout le monde attend : préparer les citoyens de demain. Mais avec quels moyens…

La jeune fille qui va nous toucher le plus est admirablement caractérisée. Son père vit de l’exploitation d’une décharge. Un âne transporte ce qu’il essaye de vendre et la maison qu’ils habitent, le père et la fille, est d’une modestie misérable. Mais à la fin, nous voyons cette frêle silhouette, génie de mathématique, monter sur le tas d’ordures pour s’élever vers le ciel et voir ce que vous découvrirez avec elle.

Si l’attitude du prof est radicale, celle du réalisateur est d’une grande subtilité et son film devrait être vu par toutes celles et tous ceux qui sont concernés par l’enseignement, les études des jeunes et qui sont sensibles à la polysémie du titre qui, tantôt caractérise l’action entreprise pour modifier une chose, une situation, ou qui désigne la racine d’un mot, l’étymon, qui tient à l’essence, au principe d’une notion. Ce film nous en propose l’usage multiple de façon très interpellante.

Francis de Laveleye

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *