Piccolo Corpo de Laura Samani
Qui dira jamais la douleur ressentie par une mère qui met au monde un enfant qui ne peut vivre. Les chrétiens ne baptisent pas les enfants morts, dont l’âme est destinée à errer dans les limbes, lieu défini dans la théologie catholique comme séjour des âmes de ces enfants morts sans baptême.
Difficile d’être plus cruel et idiot comme concept.
C’est à ce drame qu’est confrontée une modeste épouse de pêcheur (de poissons !) italienne au début du siècle dernier. Et nous suivrons sa quête désespérée pour réduire à néant cette offense ultime.
C’est beau, émouvant, inattendu et le récit réserve de belles séquences, des événements imprévisibles, des rencontres fortes dont celle de la personne qui accompagnera le voyage. Et qui va nous réserver une surprise de taille.
Toutes les séquences peuvent être lues avec une dimension symbolique, métaphorique, ou simplement poétique. Elles sont toutes belles, simples comme un voyage initiatique dont vous découvrirez le terme. Un chemin de croix, avec une dimension de Babel car les langues utilisées sont multiples et obscures : le frioulan, le vénète parlés par des acteurs tous amateurs et très authentiques.
Le feu, la terre, l’air et l’eau sont au menu des décors d’un grand dépouillement et d’une sauvage beauté dans lesquels se déroule cette errance, sorte de réponse courageuse faite à celle à laquelle l’âme de cet enfant serait condamnée. Celeste Cescutti porte le film (et pas seulement, vous le découvrirez) sur ses épaules, sous la direction de la réalisatrice, toutes deux débutantes. Et très talentueuses.
Pour situer le lieu, il s’agit du Frioul-Vénétie Julienne (Nord-Est de l’Italie) en partant de la lagune de Caorle dont les images simples et rustiques sont superbes, puis au terme du voyage, très au Nord de Venise et Trieste, dans les contreforts des Alpes où se situe, à l’écart du village de Trava, la très modeste Chiesa di San Michele Arcangelo. De nombreux lacs donnent l’occasion de convoquer brièvement dans le récit Charon, le nautonier.
Ce petit corps restera lové au cœur de nos souvenirs les plus tendres.
As Bestas – Las Bestias de Rodrigo Sorogoyen
Le titre pourrait faire craindre quelque chose de bestial, de violent. N’ayez crainte, le film est tout à fait passionnant et original à maints égards. Nous sommes dans un micro village en pleine montagne, en Galice, où cohabitent mal une famille du cru, dont les deux frères sont des personnages très particuliers et un couple de français. Le seul lieu de sociabilisation est un bistrot glauquissime.
Une divergence entre les anciens et les français va petit à petit devenir un abcès aux conséquences multiples et imprévisibles. L’une d’entre-elles qui m’a particulièrement impressionné, c’est une scène entre la mère et la fille venue tenir compagnie un moment à celle qu’elle ne voit plus guère que par vidéoconférence. C’est admirablement écrit et joué.
L’une des particularités de la situation est que les français sont des gens cultivés, genre « retour à la terre et aux vraies valeurs ». Les espagnoles sont eux des ruraux très limités intellectuellement.
L’histoire est pleine de rebondissements à découvrir à l’écran, mais je les ai ressentis comme très cohérent avec le propos qui est de dépeindre une sorte d’arriération sociale très bien mise en situation.
Vous vous souvenez de El Reino qui avait déjà nombre des qualités dont ce film-ci bénéficie à nouveau : la force des dialogues, une bande sonore très travaillée avec une musique toujours à propos, ainsi qu’une image sans la moindre sophistication qui ne serait alors qu’en contraste avec la rusticité des vies décrites selon une chronologie sans aller/retour explicatifs. Tout ici se lit au premier degré, dans sa rugosité particulièrement bien captée par la caméra.
Du côté francophone, Denis Ménochet admiré il y a peu dans Peter von Kant et Marina Foïs vue e.a. dans La Fracture et, il faut le confesser, dans Barbaque. Ici, ils sont tous deux remarquables dans leurs rôles puissants qui nécessitent une immense force de conviction. Marie Colomb, la fille du couple est très convaincante. Et cette famille, comme les espagnoles, n’ont rien de glamour ce qui contribue à la véracité de l’histoire.
Le double titre (espagnole et galicien) utilise le mot galicien de Bestas qui désigne les chevaux sauvages qui, dans le début du film, occupent un peu la fonction d’Ouverture d’un opéra. Si vous le trouvez ensuite un peu long, c’est le moment d’être attentif à la structure narrative, au chapitrage du récit et à la façon dont sont très bien utilisées les scènes de préparation dont la compréhension s’imposera dans la suite du récit.
Un film dont la singularité et les qualités font qu’il est marquant et qu’il vous restera en mémoire.
