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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Les Intranquilles  de Joachim Lafosse 

Soyez tranquilles, c’est un film très fort, d’une grande intensité qui aborde un sujet difficile (On ne changera pas Lafosse septique) celui d’une maladie qui affecte le comportement, d’abord d’une façon compatible avec la vie sociale, mais dont l’extravagance puis les excès obligent au retranchement faute de pouvoir la guérir, tout au plus la juguler.

Et pour décrire cette intime tragédie, c’est un couple avec un gamin scolarisé en primaire qui est le microcosme que nous allons observer, de très près. La caméra est d’une volatilité exceptionnelle qui permet de suivre, souvent en plans très serrés, les actions, les réactions, les gestes, les expressions de ces acteurs prodigieux qui portent le film. Et qui en font son intérêt principal. Damien Bonnard m’a paru exceptionnel dans le rôle du père, peintre, qui se rend compte de sa dérive progressive et qui nous en montre les étapes avec un talent à couper le souffle. Il a joué déjà dans de nombreux films réalisés par des grands noms du cinéma ; ici, il me semble qu’il accède au sommet de son art. Son épouse dans le film, Leïla Bekhti, semble plus effacée, plus classique jusqu’à ce qu’un point de non-retour dans le récit lui permette d’exprimer son immense talent apprécié déjà e.a. dans La Lutte des classes, Carnivores, Le Grand Bain. Le fils est aussi touchant que charmant. Rien que pour ces acteurs d’exceptions, le film mérite d’être vu.

La maladie évoquée me semble très bien décrite et, sans doute, sera pour les proches de ceux qui en sont atteint, une sorte de dialogue douloureux mais nécessaire peut-être. Malgré la fin du film qui ressemble plus à une panne de courant qu’à une conclusion ; c’est la faiblesse du scénario qui n’arrive pas à finir.

Le montage de Marie-Hélène Dozo est, comme chaque fois, d’une précision et d’un rythme magnifique, même s’il y a, de mon point de vue, des longueurs et des complaisances un peu trop appuyées. C’est le style de réalisation qui veut cela et qui est la force de cet auteur : mettre le doigt, la caméra, où ça fait mal et y rester le temps qu’il faut.

La musique me semble particulièrement appropriée et discrète, comme pour répondre de loin en loin aux émotions que chacun partagera. Par contre je ne peux m’empêcher de commenter sévèrement la photographie de Jean-François Hensgens qui nous livre une image sombre, quasi sous-exposée, peut-être inspirée des œuvres de Frans Hals, voire de La Ronde de nuit de Rembrandt (l’acteur est peintre…)  Mais ces clairs-obscurs nous privent de la lecture de bons nombres d’éléments de décors mais surtout des expressions des acteurs filmés à contre-jour, dans une espèce d’ambiance crépusculaire. L’intention n’est que très rarement aboutie, car le film a une manifeste volonté esthétique que vous apprécierez dans le plan large où le peintre se remet au travail et fait poser son père tenant deux gâteaux et l’épouse, figée, les mains sur un vase bleu. Beau, mais trop rare moment de réussite formelle.

Petit supplément de curiosité, voilà un film dont souvent les acteurs portent le masque, signe d’une époque qui restera illustrée avec talent. Et le recours au tax shelter pour ce film me semble une absolue évidence.

Cigare au miel de Kamir Aïnouz

 Choisir un titre qui désigne une gourmandise algérienne, un long biscuit très sucré, est déjà un bon signe. C’est un film précieux, rare, très talentueux et qui nous ramène aux années 1993 et 1994, ce qui ne manque pas de charme : pas d’ordinateur, pas de téléphone portable. Mais déjà la radicalisation islamiste en Algérie. Cependant le film se déroule essentiellement à Paris, dans un appartement du XVIe, cossu, occupé par un couple d’algériens et leur fille qui aborde l’enseignement supérieur. En voilà assez sur ce qui constitue l’histoire à découvrir. Les enjeux se tressent de façon très subtilement (d)écrites. D’abord ce basculement d’une jeune fille de bonne famille vers la jeune femme envahie par les pulsions que son corps ressent. Ensuite la difficulté d’avoir des parents comme les siens. Rien de caricatural, mais des archétypes particulièrement bien incarnés. Enfin l’enjeu très complexe de cette génération assise entre les deux rives de la méditerranée. Ce dernier sujet n’est pas nouveau à l’écran, souvenez-vous des films de Leyla Bouzid, mais ici il me semble abordé d’une façon à la foi discrète et sensible. Il permet ce moment magnifique où trois générations de femmes, la grand-mère parlant kabyle à sa fille, devant sa petite-fille qui comprend peu, font sentir de façon émouvante les enjeux du déracinement.

Le dernier plan du film doit être lu, sans doute, comme une réminiscence d’un élément de la biographie de la réalisatrice qui a travaillé dans le monde de la finance.

Le film est porté tout entier par une jeune actrice exceptionnelle, Zoé Adjani qui n’a tourné qu’un seul film, Cerise, de Jérôme Enrico, lorsqu’elle était ado. Ici, la voilà jeune femme magnifique, en pleine possession de ses talents, d’une incroyable richesse et justesse dans ce rôle très difficile, particulièrement fouillé et intéressant.

A ses côtés, Amira Casar, une mère exceptionnelle, une épouse comme l’on n’en fait plus. Actrice polyglotte, depuis 30 ans elle travaille tant au théâtre, qu’au cinéma et à la télévision, dans divers pays. Je l’ai trouvé parfaite, tout comme le père, Lyes Salem, lui aussi homme de théâtre et de cinéma, réalisateur. Il campe un pater familias très puissant et crédible.

Tous les comportements de ce groupe et des copains de faculté, bizutage compris, sont très marqués par l’avant #MeToo. Ce qui donne à la séduction, au refus, au consentement plus ou moins volontaire, à l’expression explicite d’un désir, aux projets de mariages arrangés, une résonnance particulièrement puissante dans ce film qui n’en fait pas son sujet central, mais sa préoccupation constante, avec beaucoup de tact. On sent bien que la soumission de la femme est un thème qui fait écho dans le film à la soumission d’une colonie.

La réalisatrice, Kamir Aïnouz, est une femme qu’il ne faut pas confondre avec son demi-frère, Karim Aïnouz, réalisateur e.a. de La Vie invisible d’Euridice Gusmao.

C’est son premier long métrage et il est en tout point admirable. Écrit avec un talent rare, le film restitue une époque pas si lointaine, mais qui donne au film un parfum particulier et paradoxalement une modernité exceptionnelle en ceci qu’il met en lumière des problématiques qui ont (heureusement) significativement évoluées.

Le tact de la mise en image de moments intimes est sans doute la signature de toute cette équipe, très féminine et militante pour le 50/50 qui promeut l’égalité homme femme dans les métiers du cinéma, telle Jeanne Lapoirie, directrice de la photographie dont le talent est très remarqué, e.a. pour le récent Benedetta ou les films de Catherine Corsini La Belle Saison, Un amour impossible et de Robin Campillo, Eastern Boys et 120 Battements par minute 

Ce film est coproduit par la société des frères Dardenne ce qui n’est pas un hasard sans doute, tant il y a d’analogies entre Rosetta et le personnage de Selma. De là à expliquer l’intervention du tax shelter pour un film parisien et algérien, je ne comprends pas. Sans ce type de financement, un premier film « fragile » serait sans doute impossible.

Je suis indigné par l’arrogance, une fois de plus, de Monsieur Hugues Dayez, qui, après avoir spoiler le scénario se permet ce jugement guillotine : A cause de cette maladresse d’écriture et de certaines scènes trop démonstratives, “Cigare au miel” déçoit.

Chacun peut exprimer son point de vue, mais lorsqu’on est employé par la RTBF qui soutient le cinéma belge en particulier, il n’y a aucun mérite à détourner le public d’un film qu’il faut défendre.

Francis de Laveleye

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