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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

The Square de Ruben Östlund

Un carré long ; très long. Mais d’une force créatrice peu ordinaire. Un homme, directeur de galerie d’art contemporain, vit les pires moments que ce métier semble provoquer. La confrontation avec deux créatifs publicitaires plus crétins que nature, pleins d’amphigouri, est l’une des saveurs du film. Il en est d’autres : la réduction à la simple mécanique de l’accouplement, latex compris. L’interview absolument désopilante qui donne la mesure du néant. Le ramassage par l’équipe de nettoyage d’une partie de l’œuvre trônant sur le sol dans une salle du musée. Et un dîner ponctué par une sorte de flash mob en one man show, celle d’une espèce hybride entre l’homme et le singe. Grandiose. Mais soit… Il y a d’ailleurs un vrai singe que l’on aperçoit de ci de là. Très sympa et qui contribue à nos réflexions. Car ce film parle de façon métaphorique de la distance intersidérale entre la pauvreté, la misère, la solitude et l’incroyable snobisme, les privilèges les plus outranciers de cette population qui se pâme devant l’incompréhensible qui devient un code de reconnaissance d’une élite qui n’est reconnue que par elle. (85) Turist/Snow therapy était un film du même réalisateur centré sur la dynamique familiale. Nous voici en plein dans le social et la complexité des rapports économiques entre individus. Il y a dans ce film une abondance de sujets, comme ceux abordés avec plus ou moins de désinvolture, de provocation et d’ennui lors de ces échanges que permettent la vie mondaine, les dîner entre happy few, dans les ” place to be ” histoire d’être vu là ou ” ça ” se passe sans que l’on ne sache ce qui se passe vraiment ; souvent rien que l’expression des vanités humaines et l’angoisse de savoir ce que l’on dira de ce qui a été dit.

cc Pathé Distribution

Le Brio de Yvan Attal

Brillant ! Voilà un film dont, à priori, l’on n’attend rien qu’une sympathique comédie distrayante. Et qui se révèle un film fort, atypique, important.

Un Pygmalion improbable, éblouissant bateleur d’estrade à Assas, faculté de droit dont la réputation droitière est bien connue, jette son dévolu sur une Galatée issue de l’immigration. Daniel Auteuil et sa Fair Lady, Camélia Jordana, que rien n’aurait dû rapprocher, portent le film et le font avec une vigueur, un sens magnifique de l’interprétation de personnages riches et complexes.

Mais il n’y a pas que cette confrontation de générations, de culture, il y a aussi le récit par petites touches finement décrites, des banlieues problématiques, sans tomber jamais dans les clichés. Camélia vit a Créteil, lieu de la jeunesse du réalisateur. Le métro, lieu de mélange social, est presque un personnage du film. Puis il y a cet autre  mélange : université-barreau et belles carrières qui est subtilement évoqué.

C’est un film qui repose sur les dialogues ; ils sont remarquables ! Que ce soit ceux des protagonistes, des personnes croisées au hasard, des pontes aux réputations d’excellence ou des jeunes loups prêts à tout pour briller dans les concours d’éloquence.

Dialogues aussi via le téléphone portable qui est, à un moment, décrit de façon irrésistible par Auteuil qui n’en laisse rien, pas plus que des réseaux ” soseaux “, c’est hilarant et si bien vu. Ne ratez pas la scène familiale entre Camélia, sa Mère et sa Grand-mère : une splendeur d’humour, de tendresse, et qui en dit beaucoup plus sur l’intégration progressive des populations émigrées que de longs discours alambiqués de ceux qui pensent et savent.

Ce film nous rappelle que la langue n’est pas un outil de domination par le savoir et la culture de référence, mais un moyen de réfléchir, de raisonner et de dialoguer. Et pourtant les échanges entre protagonistes ne sont pas dépourvus de provocations, d’un racisme et d’un sexisme qui contribuent à la confrontation, certes, mais aussi à nous interroger chacun de nous, sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans les propos quotidiens.

L’ascenseur social est ici un escalier qui, marche par marche, permet d’accéder aux raisonnements qui émancipent, aux échanges constructifs avec ses semblables. Le dynamisme de la mise en image, mouvements d’appareil, cadres, lumières et partis pris esthétiques affirmés contribuent à faire de ce film une histoire que l’on suit avec autant de plaisir que de surprise. Et qui laissera des traces dans nos mémoires car le film interroge notre quotidien.

N.B. En avant générique, un extrait de l’interview ” BREL PARLE ” réalisée par Marc Lobet le 8 juillet 1971 sur pellicule couleur inversible. L’image est restaurée depuis peu par les moyens numériques. Il n’est pas besoin de vous dire (bel exemple de prétérition) que cette image projetée pour la première fois en salle sur grand écran est magnifique.

cc uniFrance Films

En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui

On attend beaucoup et elles ne prennent guère leur envole. Mais le film mérite d’être considéré. Il est algérien, d’une mise en forme d’un académisme très suranné, mais non dépourvu de charme. Le récit est un peu le passage de relai entre histoires successives : un personnage apparait soudain et mobilise l’attention de la caméra qui va le suivre et nous dévoiler ” son ” histoire. Jusqu’à ce que l’histoire suivante démarre, suivant un autre personnage croisé presque fortuitement. Le problème est que ces histoires sont toutes assez insipides, confuses, mal documentée, mal contées. Mais c’est évidemment le but. Il s’en suit le sentiment qu’une chape terrible empêche les gens de vivre, librement. De communiquer. Un enfant autiste semble a un moment cristalliser ce drame.

La rencontre puis la séduction entre un jeune homme, chauffeur, et d’une des jeunes filles passagères est d’une intensité immense mais, à part une danse arabe traditionnelle, rien de très érotique n’alimente cette tension. Une bastonnade violente n’est pas dénoncée par un témoin. Quant à la critique politique, il faut la lire, la deviner sans doute, dans le contraste entre des vues superbes des massifs montagneux et les espaces désertés des banlieues crasseuses. La musique est utilisée aussi de façon très forte. Bach est sollicité de façon magnifique tout comme les orchestres traditionnels et leurs corps de ballet. Ce film est l’illustration parfaite, me semble-t-il, d’un travail de débutant qui veut trop en faire, trop en dire, en affirmant un style académique à force de mise en forme ” conceptuelle ” : les plans de drones pour suivre les déplacements en voiture, c’est moderne et déjà tellement vu. Mais il y a des acteurs inconnus de nous, tous excellents, une sorte de vérité sociale qui ne peut que retenir l’attention de ceux qui aiment au cinéma, voyager dans l’espace et les cultures complexes, en grande mutation. Et mis à part un mariage, il n’y a pas grand chose de traditionnel dans ce film. Fera-t-il le printemps si non du cinéma algérien, au moins de ce réalisateur ? Attendons.

Francis de Laveleye

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