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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Madame de Sévigné de Isabelle Brocard

Qu’il est regrettable que l’art épistolaire soit tombé en désuétude car il est source de raffinements du langage, de la pensée et des sentiments dont ce film est une élégante illustration.

Vous vous souvenez du siège de La Rochelle dans le film Les Trois Mousquetaires-Milady, c’est là que meurt le père de Marie de Sevigné qui n’a qu’un an ! Sa mère décèdera lorsque l’enfant n’avait que 6 ans. Départ difficile… Mais Marie fut très entourée de gens de robe et d’esprit et devient la Marquise de Sévigné à 18 ans en épousant Henri qui décèdera sept ans plus tard lors d’un duel pour défendre l’honneur de sa maîtresse. Quelle époque !

Madame de Sévigné (1626-1696) a eu de cet homme un fils et une fille Françoise, née en 1646. Ce sont ces relations complexes avec ses enfants qui l’amènent à prendre abondement la plume pour perpétuer sur sa fille essentiellement son emprise qui n’est pas toujours bienveillante. Les relations mère-fille, objet central de ce film, telles que décrites par la réalisatrice, dépassent ce cas particulier et montrent à quel point peut être dévastateur ce lien que l’amour justifie ; en apparence. Il est des moments dans le film qui font penser à une passion incestueuse quasi homosexuelle. Mais le langage soutenu, la voix off, les pages d’écriture sont autant de voiles de pudeur sur ce qui pourrait être trivial.

A l’époque, le Roi se comportait comme certains acteurs encore il y a peu, en prédateur sexuels et Madame de Sévigné qui protège sa fille le payera d’un ostracisme de la cour, rien de moins. Mais il y avait à l’époque des salons où brillaient les beaux esprits et où certaines femmes trouvaient leur place telle Madame de La Fayette, inspirée peut-être par Marie de Sévigné pour sa Princesse de Clèves.

On y croisait La Fontaine, Bussy-Rabutin, La Rochefoucauld, le Comte de Grignan, lieutenant-général de Provence, qui épousera la jeune Françoise de Sévigné avec laquelle, dès 1671 ils vivront dans un somptueux château de la Drôme dans lequel Marie viendra terminer sa vie près de sa fille veuve.

Il n’est pas indifférent de connaître ce contexte pour apprécier ce très élégant film, avec costumes, décors, casting fastueux et des paysages d’une grande beauté.

Karin Viard et Ana Girardot sont parfaites et parfaitement assorties en mère et fille.

L’intérêt du film réside essentiellement, à mes yeux, dans le tableau féministe et nuancé qui est proposé pour illustrer l’évolution et la complexité de la condition féminine loin des clichés, mais si proche de notre époque.

 

Bâtiment 5 de Ladj Ly

De ce réalisateur issu du milieu qu’il décrit, nous avions admiré déjà Les Misérables.

Ce film-ci, un peu comme Gagarine , trouve son ancrage dans un immense immeuble décrépit. La séquence d’ouverture, un peu tirée en longueur, nous confronte à la douleur et l’indignité lorsqu’un cercueil ne peut être descendu qu’au prix d’immenses efforts, faute d’ascenseur en état de fonctionner mais surtout de place dans une cage d’escalier délabrée.

C’est un film sur l’exiguïté et l’entassement. Sur la rage aussi de celles et ceux qui se voient déconsidérés pour ce qu’ils sont, par des personnalités incapables de leur proposer des pistes d’avenir. Le pouvoir politique, la police, la bien-pensance font leurs meilleurs efforts pour essayer de résoudre des problèmes devenus insolubles tant l’immensité de la tâche dépasse le pouvoir local pourtant bien disposé.

Devant la tournure que prennent les événements, des comportements radicaux se manifestent et la question est posée de ne pas se contenter de la colère, mais de réfléchir à l’action politique.

C’est toute cette problématique qui anime les zones délaissées par la République qui nous sont montrées de façon très percutante, parfois un peu clichée. Mais cela donne au propos un poids qui interpelle.

L’un des facteurs déclenchants dans ce milieu issu des migrations africaines noires et magrébines, c’est l’arrivée soudaine d’un autre groupe issu lui de « l’immigration choisie » nouveau clivage social entre ceux qui ont trimé dur, qui se sont endettés pour se loger et ceux qui « reçoivent » un logement. La structure du film est de type « choral » ce qui nous permet de découvrir nombre de personnages comme dans une fresque de Daumier, dont les traits sont un peu outranciers.

Les images sont filmées au plus près des protagonistes, et lorsqu’ils sont en groupe, l’effet de meute est impressionnant. La jeune Haby interprétée par Anta Diaw, m’a semblé très convaincante et elle enrichit par ses nuances de jeu certains moments un peu caricaturaux mais bien nécessaires pour nous faire partager une réalité rarement mise sous nos yeux sauf lorsque flambent les voitures que la colère transforme en pitoyables torches de révoltes.

 

Francis de Laveleye

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