Sous les figues de Erige Sehiri
Un régal, raffiné et d’une grande délicatesse. Nous partageons la journée d’hommes et de femmes manœuvres embauchés pour la cueillette de ce fruit savoureux dans une très vaste culture d’arbres figuiers.
Ce pourrait être un film choral, avec des hommes et des femmes de toutes générations, réunis pour ce travail saisonnier et exigeant. Mais en fait, nous portons le regard sur des individus et écoutons leurs dialogues ordinaires qui abordent les questions de la vie. L’amour, qualifié de menteur, la vieillesse, l’argent, le rapport de force entre employeur et ouvriers et ouvrières, avec toute l’ambiguïté de la séduction et du pouvoir impalpable. La fragilité de tout cela est matérialisée par celle des branches qui cassent souvent lorsqu’elles sont trop vivement ramenées à portée de main ; belle métaphore.
Notre regard est admirablement guidé par la focale longue qui recrée cette intimité des dialogues, cette discrétion qui permettent de fugitifs moments en tête à tête. Les acteurs et actrices, amateurs, sont tous très spontanés et charmants, séduisants et fragiles comme les fruits (qui sont en réalité des fleurs !) qu’ils cueillent et dont la saveur est à découvrir en les ouvrant précautionneusement.
Manifestement la réalisatrice aime scruter ces êtres humbles et plus ou moins résignés à leur sort.
Pour son premier long métrage, elle nous épargne le soleil de carte postale tunisienne et a choisi un rendu pictural qui nous rapproche des « biscuits » de faïence peints sans glaçure et qui donnent aux couleurs cette subtilité si bien utilisée dans le film, en parfaite harmonie avec la fragilité de ces toutes jeunes filles que l’on croit pouvoir cueillir comme des fruits.
La chanson du générique chantée en tunisien par Yesser Iradi, L’Estaca (Le Pieu), est très célèbre en Catalogne et évoque cette vie qui nous est si élégamment et dignement dévoilée, celle de la lutte pour la liberté.
Vijgen na Pasen est l’expression flamande qui dit « figues après Pâques » et dont le sens peut-être littéral si la récolte n’est pas livrée rapidement après la cueillette, donc des fruits séchés, mais elle peut aussi suggérer que le fruit apporté au Chris en croix pour le désaltérer l’est trop tard.
Donc lorsqu’il y a des figues fraiches, il faut en profiter. C’est le cas avec ce si beau film !
Mi Pais Imaginario (Mon pays imaginaire) de Patricio Guzman
Le souvenir émerveillé de La Cordillera de los suenos rend impatient l’immense plaisir de retrouver ce réalisateur, utilisant toujours le même schéma narratif : sa voix off, des archives, des images de reportage et des interviews, ici de femmes exclusivement.
Et cela démarre très fort ! Il est de personnalités mythiques dont la seule évocation fait vibrer, à cause sans doute du rôle emblématique qu’elles ont joué dans l’histoire : Kennedy, Mandela, Gandhi, tant d’autres dont Allende qui a les honneurs d’une évocation émouvante au moment où commence ce film sur des images de rochers et de pierres, issues de la Cordière des Andes, pierres qui vont devenir des projectiles dans une insurrection civile massive en 2019 qui marquera sans trop d’abominations (mais non sans dégâts humains) la transition entre le régime post-Pinochet et un retour à la représentation parlementaire.
S’il est un peu tôt pour mesurer l’ampleur des résultats de cette insurrection pacifique, tous les espoirs qu’elle portait sont palpables de façon très émouvante dans ce récit.
Il est bon de rappeler que le mouvement de réappropriation de la démocratie par le peuple chilien a démarré au moment où le prix du ticket de métro a été augmenté. Petite cause, grands effets. L’amateurisme des gilets jaunes feraient bien d’en tirer les conclusions.
A leur décharge, le fait qu’au Chili s’est agrégée une série de revendications convergentes, dont le droit pour les femmes à avoir une vie sexuelle libre ! Tout cela est exprimé avec une remarquable évidence par des femmes que rien ne destinait à occuper des barricades, à se lancer dans un combat pour la parité, la santé publique, l’enseignement …
Ce qui ne mobilisa pas moins d’un million deux cents mille manifestants, une vague humaine qui est filmée de façon spectaculaire. 80% de la population a soutenu cette exigence d’une assemblée constituante et le président Gabriel Boric a été élu avec une majorité de 56 %
Mais la constitution issue de toute cette lutte a été rejetée par un vote à 62 %.
Ce qui en dit long sur la difficulté de gérer une démocratie.
Ce film vient particulièrement à propos car il parle de façon exemplaire, et au-delà du Chili, de toutes les luttes qui agitent la société civile partout dans le monde. La démocratie et le respect des droits humains sont-ils voués à rester imaginaires …
