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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Des hommes de Lucas Belvaux 

Ils savent pourquoi. Ces deux cousins ont subi un irréparable traumatisme, celui des jeunes soldats mêlés à une guerre d’occupation, cruelle et violente, ce qui donne à ce film une actualité hélas sans cesse renouvelée. Que vivront, leurs vies durant, ces soldats ayant servi en Afghanistan, dans les territoires palestiniens occupés, au Mali et ailleurs sur cette terre qui continue à être occupée par des forces armées qui ne résolvent rien et qui sèment l’horreur et la désolation ? Trois acteurs portent ce film d’une manière absolument exceptionnelle. Filmés souvent de face, en gros plans, leurs visages sont d’une expressivité rare, et avec une économie de moyens exceptionnelle. Observez leurs regards, les mouvements des yeux, les paupières, les frémissements des joues, des lèvres, le positionnement du menton qui d’un simple et discret mouvement, dit plus sur le ressenti du personnage que de longues et inutiles répliques. Gérard Depardieu et Jean-Pierre Darroussin forment un duo absolument convaincant et Catherine Frot leur tient tête de façon très puissante. Souvent les castings anglais ou américains utilisent des talents exceptionnels. Ce trio est certainement du même niveau. Sans doute le parti pris de mise en scène de cet excellent réalisateur belge a-t-il permis ces prestations très rares dans le cinéma français.

Lucas Belvaux a déjà une filmographie de premier plan, tant comme réalisateur que, à ses débuts, comme acteur.

Nous le connaissons pour Pas son genre avec l’éblouissante Émilie Dequenne et Chez nous avec Émilie Dequenne à nouveau et Dussollier, tous deux exceptionnels.

Avec son monteur très expérimenté, belge aussi, Ludo Troch, ils ont structuré un récit en deux temporalités qui s’entremêlent de façon particulièrement habile, l’une éclairant évidemment l’autre.

Les acteurs qui incarnent les cousins jeunes font de leur mieux. Mais ils sont tout à fait crédibles comme jeunes recrues dépassées par une guerre qui n’ose pas encore dire son nom, celle d’Algérie. Et il est bon de nous replonger dans ce qui fut une tragédie dont les traumatismes ne sont ni oubliés ni surmontés. A quand un « grand » film sur la Belgique, sa colonie et l’indépendance du Congo ? Le style intimiste de Des hommes prouve, si besoin était, que des grandes fresques historiques ne sont pas nécessaires pour témoigner des grandes tragédies. Fabrice del Dongo est de chaque époque, remords compris. Les remords, les questionnements obsédants que ressassent des hommes, les protagonistes de ce film, sont parfaitement présents grâce aux voix off qui permettent aux spectateurs de se rapprocher de ce qui anime chacun.

Une production franco-belge comme l’on aimerait en voir très souvent et qui, financée grâce au tax shelter, permet à de grands talents, de travailler à un niveau international.

Un triomphe de Emmanuel Courcal 

Presque. Ce film, inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Suède, la transpose en France de façon astucieuse : elle pourrait y avoir eu lieu.

Mais d’emblée l’on voit les fils blancs dont est cousue l’intrigue, on sent le tire-larmes qui va motiver de nombreuses séquences, on subit le numéro d’acteur de Kad Merad qui en fait des tonnes et l’on s’amuse de ces repris de justice qui vont devenir des repentis, quelques soient les crimes qui les ont amenés dans cette prison bien propre.

C’est interprété avec un grand naturel, les répliques sont ciselées et très dynamiques, mais la chronologie appuyée du récit le rend un peu lourd, et tellement prévisible.

Le réalisateur avait déjà été remarqué pour son premier long métrage Cessez le feu avec, m’avait-il semblé, des faiblesses de scénario qui, ici aussi, alourdissent les scènes qui se succèdent comme durant un feu d’artifice, mais avec un peu de peine à rendre le film dynamique. Le lien avec l’œuvre En attendant Godot est très intellectuel, difficile d’y adhérer si l’on ne connait pas la pièce de théâtre qui en devient une farce de potaches, bien loin sans doute de l’ambition de Samuel Beckett. Mais l’on comprend la tentation de créer une analogie entre le spectacle en gestation et le destin de ces garçons incarcérés, évidemment dépassés par le sens du théâtre de l’absurde auquel ils se consacrent pour essayer de sortir de leur condition et de leurs routines de prisonniers. L’impression que le vécu de ces détenus est très bien rendu repose sans doute sur des dialogues particulièrement travaillés et sur le jeu des acteurs que l’on reverra certainement, car ils sont tous très originaux, attachants et hors du cliché « beau gosse ». Certains d’entre eux connaîtront, il faut le leur souhaiter, des triomphes.

Francis de Laveleye

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