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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

My Salinger Year de Philippe Falardeau 

Voilà un récit qui est au cinéma ce que la sonate est à la musique. Nous sommes plongés dans la ville de New York décidément très photogénique d’autant qu’elle est très habilement filmée pour restituer les ambiances du milieu des années 1990 (mais ne vous y trompez pas, les images extérieures ont été tournées à Montréal).

Deux personnages de générations différentes dialoguent dans leurs parcours feutrés.
L’une est jeune, charmante, idéaliste et rêve de littérature sans savoir trop comment s’y faire une place. En écrivant, en travaillant dans le « milieu » ? C’est ce qui lui arrivera très vite grâce à l’autre personnalité de l’histoire, une agente littéraire bien établie, d’âge mûr et de grande réputation.

La jeune Margaret Qualley interprète de façon charmante le rôle de Joanna Rakoff, l’autrice du roman éponyme du film et qui a inspiré ce biopic.

Sigourney Weaver est l’agente littéraire au caractère très trempé.

Tout le casting est parfait et restitue le parfum amusant de l’époque du début de l’internet et des ordinateurs. L’image très travaillée esthétiquement contribue à cette reconstitution.

Ce qui retient particulièrement l’attention est la façon dont le récit est émaillé de moments oniriques, et d’autres qui relèvent du phantasme littéraire en donnant vie à des personnes sorties de l’imagination dans ce petit milieu où la jeune secrétaire a pour mission de se substituer à Salinger qui ne veut voir personne et n’être vu de personne, mais qui reçoit un courrier phénoménal auquel elle répond.

Le réalisateur d’origine canadienne a une dizaine de films à son actif et je n’en ai vu aucun.

Celui-ci est très réussi dans le genre témoignage d’une vie et d’une époque, inspirantes et finement évoquées.

Laissez-vous attraper le cœur par ce moment dépaysant et plein d’une charmante douceur.

Chers Camarades  de Andrei Konchalovskiy 

Khoolozal, Monumental ! Un film qui marquera pour trois raisons au moins.
Il est esthétiquement, formellement, d’une rigueur et d’une rare force, dans son cadrage carré, étriqué, en noir et blanc.

Il traite d’événements occultés par le régime de l’URSS des années 60.

Il narre aussi l’histoire simple d’une mère affolée de ne pas retrouver sa fille, à la suite des événements tragiques qui ont endeuillés la ville.

La mise en forme du film est un constant régal pour les yeux car l’image est brillamment travaillée, du noir profond aux blancs saturés qui composent dans chaque plan un équilibre exprimant les contrastes, les tensions, les obscurités et les éblouissements que l’histoire fait jaillir. Lorsque l’héroïne se lève au début du film, elle quitte sa nuisette noire et passe des sous-vêtements blancs. Tout est dit. Et l’on repense au Ruban blanc qui avait su faire de ce traitement des images un véritable partenaire du récit.

La bande sonore est particulièrement riche, tant pour la musique, les chants, les ambiances et les effets sonores qui ponctuent parfois à coup de feu les moments stressants de l’histoire qui nous est dévoilée.
Il s’agit de la répression tragique, en juin 1962 à Novotcherkassk, d’une grève d’ouvriers dans une usine stratégique sous le règne de Khrouchtchev. Mais chacun sait que ce genre d’abomination n’est pas un monopole de l’URSS. Les tsaristes à Odessa avaient inspiré déjà des scènes de cinéma mémorables qui reviennent ici en mémoire. Il y eut aussi La Commune de Paris et le métro Charonne, les guerres, en Yougoslavie ou en Syrie par exemple, qui montrent à suffisance que ce type de drame est universel, la troupe qui tire sur ses nationaux, même si l’un des intérêts de dévoiler celui-ci tient au long secret dont il a été entouré en URSS, jusqu’en 1992.

Et il y a cette admirable maîtrise scénaristique de l’histoire d’une mère, cadre local du parti, en conflit avec sa fille adolescente, qui va évoluer au fil du récit. Nous allons assister à ces moments incroyables des délibérations des valets du régime, aux antagonismes entre le KGB et l’armée, les réminiscences de la guerre de 14 et de la révolution russe.

Il faut souligner la remarquable prestation de l’actrice principale, véritablement le pivot narratif qui arrive à rendre ce pavé cinématographique intime, intense et touchant.

Francis de Laveleye

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