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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Le sorelle Macaluso d’Emma Dante 

Film très singulier qui se mérite et donne une très riche idée de la variété de formes que peuvent prendre les récits cinématographiques. Celui-ci est inspiré d’un spectacle mis en scène en 2014 par la réalisatrice de la version cinéma.

C’est l’histoire de 5 sœurs à trois époques de leurs vies.

Rien n’est expliqué, très peu est montré, sauf une sorte d’exubérance qui caractérise ces relations entre elles. Tout cela est joué (par trois actrices successivement pour chaque rôle, pas facile de s’y retrouver) de façon très naturelle, dans un décors intérieur qui est véritablement un personnage « de la famille » , avec des positions de caméra peu ordinaires et des angles, des focales qui dynamisent exceptionnellement le récit. Il y a une sorte de poésie intime qui se dégage de tout cela, avec des accents symboliques, une musique inspirée des gymnopédies de Satie qui convient admirablement pour concourir à cette ambiance singulière qui ne fléchit jamais durant tout le film, quelque désordonnée que puisse paraître la narration.

Il n’est pas indifférent de savoir que la réalisatrice a une très importante activité dans le théâtre « social » qui est travaillé par elle d’une façon particulièrement novatrice, originale. Un nom qui restera dans l’histoire de la scène.

Utilisées dans ce film, certaines de ses méthodes donnent au récit un ton particulièrement singulier, une sorte de magie narrative rarement captée par une caméra.

Tout cela se passe dans une ambiance palermitaine populaire mais nous parle de la culpabilité, du remord, des enfants « désignés » dont le rôle à assumer par chacun ne les quittera jamais. Ce qui crée entre elles une dynamique parfois diabolique. Nous essayons de percevoir tout cela à travers mille détails subtilement filmés, interprétés et pénétrants.

La Loi de Téhéran (Metri Shesh Va Nim)  de Saeed Roustayi 

N’imaginez pas un seul instant de la transgresser, vous seriez plongé immédiatement dans l’ambiance de Midnight Express, mais à l’air industriel, dans une ambiance de surpopulation carcérale, délinquante et policière qui nous est décrite d’une façon très dynamique, très bruyante et très bavarde. Ce qui oblige à lire à toute vitesse des dialogues souvent argotiques et allusifs, propres à ce milieu d’enfants de cœurs où flics, victimes et trafiquants se livrent une chasse à l’homme dont la mort est souvent l’issue.

Le personnage central est un flic intraitable dont nous apprendrons sans que cela ne soit expliqué, la façon de travailler, ses limites et ses transgressions dans sa façon de pourchasser les dealers.

Les deux acteurs mis face à face, Payman Maadi ( admiré déjà dans La Séparation) et Navid Mohammadzadeh sont d’une extraordinaire puissance.

Le film m’a paru un peu long (131 minutes) car les rebondissements nombreux nécessitent une préparation chaque fois qui, certes, relance l’histoire, mais en complexifie considérablement les nombreux tenants et aboutissants. Ce film donne l’occasion de croiser une faune humaine très différente de celle qui fréquente la rue Neuve !

Tout est cinématographiquement irréprochable : le casting très nombreux, la gestion de la figuration, très spectaculaire, les décors incroyables, la lumière, les mouvements d’appareil et les cadrages. La bande son est particulièrement travaillée pour ce qui est des ambiances. Du cinéma de très haut niveau.

Après Yalda, la nuit du pardon voici à nouveau un film iranien important en ceci au moins qu’il émerge d’un pays à maints égards jugulé par une politique et une religion de crétins. Un autre réalisateur, Asghar Faradi, avait déjà déployé son talent de cinéaste iranien : Todos Lo Saben, The Salesman et Une Séparation qui avait tant impressionné il y a dix ans déjà. Avec ce film thriller et implicitement politique de Saeed Roustayi, la relève est assurée.

Il aborde la dramatique situation de 6,5 millions de toxicomanes qui consomment 10 tonnes de drogue par jour… Sans que cette peste ne soit enrayée malgré les moyens utilisés. Film critique qui a valu au réalisateur quelques pressions peu amicales du pouvoir.

Au croisement du documentaire, du film social, psychologique et du très bon polar, cette « loi » mérite d’être considérée et respectée.  

Francis de Laveleye

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