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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Kinshasa Now  de Marc-Henri Wajnberg  

Tout le monde connaît Marc-Henri pour sa série culte des ” Clap ” qui ont enchanté par leur brièveté et leur humour tous les téléspectateurs. Marc-Henri a réalisé plusieurs longs métrages : Just Friends et Kinshasa Kids ainsi que de passionnants documentaires.  

Le voici utilisateur d’une technique qui se définit avec emphase comme “un film interactif en réalité virtuelle”. Difficile à voir car, par nature, la vision nécessite un casque devant les yeux et sur les oreilles. Mais faites tout pour le visionner. Le Jury de La Mostra de la Biennale de Venise 2020 ne s’est pas trompé qui a sélectionné le film dans sa catégorie “VR Expanded”.   

Le sujet est “simple” à évoquer : nous suivons un moment crucial dans la vie d’un jeune garçon, Mika, qui se fait rejeter de sa famille par la nouvelle épouse de son père, au motif que ce gosse serait ensorcelé. Procédé paraît-il fréquent et qui débouche inéluctablement vers la vie d’enfants des rues pour ces jeunes qui vivent alors en bandes.  

La première particularité du film est que le spectateur décide seul des choix qui lui sont proposés dans le cours du récit : quelle séquence voulez-vous voir : La Danse, La Boxe, La Musique ? Et alors s’enchaîne une des suites possibles. C’est dire qu’un tel film peut être vu dans un nombre immense de versions, qui selon les choix, ont des durées différentes et présentent potentiellement une quarantaine de variantes.  

Mais ce n’est pas le seul aspect singulier du film proposé dans ce procédé qui est familier aux jeux qui utilisent cette technique.  

Ce qui est fascinant c’est que l’image peut se regarder comme si le spectateur était placé au centre de l’action : vous êtes supposé assis face à une scène de théâtre, mais à chaque instant, vous avez le loisir de regarder sur les côtés, derrière vous ou au sol, ce qui s’y passe. C’est vous dire que votre responsabilité de spectateur n’est pas seulement de choisir la séquence qui va suivre, mais ce que vous regarderez dans chacune d’elles. Et donc, l’envie de revoir le film est grande pour en découvrir d’autres aspects, les contre-champs dirait-on dans un découpage classique. Mais ici, il n’y a pas de découpage, pas de gros plans, pas de traveling qui guident le regard de façon univoque. Le spectateur interagit de façon libre, autonome et cela donne une impression exceptionnelle.  

La suite à l’écran ; l’expérience est inimaginable et sans comparaisons. Le sujet du film en est évidemment profondément enrichi et dans un récit qui doit beaucoup (en apparence) au reportage, cette immersion dans la réalité en donne une perception très émouvante.  

 

L’Infirmière (A girl missing) de Kôji Fukada  
Harmonium nous avait permis déjà d’apprécier ce singulier talent qui raconte, en mélangeant les époques, une histoire réelle et les scènes rêvées, fantasmées, d’un personnage, de son proche entourage mais aussi d’une pression sociale ici incarnée par les paparazzi, un tout qui se mélangent avec une réalité quotidienne présentée de façon sereine. Cette sérénité est imposée par un usage très puissant des cadres, le plus souvent fixes, de valeurs moyennes qui dévoilent ce dans quoi sont enfermés les personnages.   

Le titre anglais me semble infiniment plus intéressant car il suggère déjà ce qui va devenir le point de basculement de la vie de cette infirmière. Le titre japonais est “Profil” qui évoque plus subtilement encore la vision partielle que l’on peut avoir d’une certaine réalité. La vie de cette infirmière est simple : elle soigne des personnes en fin de vie. Et s’attire estime et considération des collègues, des proches. Ce qui la pousse à certaines confidences qui se retourneront contre elle. A travers ce quotidien ténu, le long de ces séquences en sourdine (peu de musique d’ailleurs) transparaît petit à petit l’incertitude de la confiance, le risque du partage, l’inconnu chez l’autre, même le plus proche. Et les rêves inaboutis.   

C’est un cinéma qui se déguste par petites bouchées, petites séquences, toutes d’une saveur contrastée, mais qui s’harmonisent avec subtilité. Ce qui rend la lecture de ce récit plus mystérieuse sans doute, c’est l’aspect impavide des actrices même lorsqu’elles sont confrontées à la violence des faits, ou simplement verbale dans quelques rares scènes où le ton monte.  

Un cinéma dont la personnalité est forte, singulière et qui réconcilie avec l’envie de découvertes, d’originalité, d’un art qui parfois se répète. Ce film soigne. 

Francis de Laveleye

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