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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Corpus Christi (La Communion) de Jan Komasa

S’il n’y avait pas de Pologne, il n’y aurait pas de (cinéma) polonais, pourrait-on dire en paraphrasant Alfred Jarry.

Et ce film-ci n’est pas d’un genre connu ou banal. C’est de l’anthropologie rude et sans litote.

Nous suivons le parcours d’un jeune polonais qui est en “maison de redressement”, et est autorisé à s’éloigner pour travailler dans une scierie et qui, par un subterfuge improbable, histoire donnée comme vraie, succède à un prêtre de village qui a troqué le vin de la communion et l’eau bénite pour de l’eau de vie.

On comprend bien l’idée de présenter un Janus façon rustique, une face de pitbull, une autre de prélat onctueux.

Et la démonstration est haute en couleurs car l’exercice du sacerdoce se fait dans un village martyrisé par un accident “de samedi soir” dans lequel un certain nombre de jeunes fêtards ont été tués par un plus saoûl qu’eux. L’affaire se complique parce que la veuve du chauffeur “tueur” est soutenue par le prêtre usurpateur qui va être reconnu par un camarade du centre dont ils sont issus tous les deux, qui travaille lui à la scierie  dont le patron n’apprécie pas ce prélat donneur de leçons sur la pauvreté et l’enrichissement. Bref, nous sommes en pleine complexité d’une forme de cinéma réaliste, filmé à travers un sorte de diffusion comme l’encens la provoque dans les églises lorsque la lumière perce au travers des vitraux. Bien entendu le faux prêtre va consommer la chair(e), pour son plaisir et le nôtre car il y a des moments assez savoureux, je vous le confesse. Mais d’autres qui sont d’une violence de lapidation. Ce jeune réalisateur en est à son troisième film de fiction et il manifeste un goût prononcé pour le morbide. Et le spirituel.

Parce que, comme aux innocents les mains pleines, les spectateurs eux non plus ne ressortent pas les mains vides : toute la kyrielle des concepts qui tournent autour de l’encensoir  sont brassés de façon complexe. Le pardon, la confession, la tentation, l’absolution, la vocation, la rédemption, le mensonge, la foi, le charisme, l’ostracisme, la spiritualité, bref tous les méandres qui forment une chaîne de l’enfer aux cieux immaculés sont convoqués le long de cette histoire aussi inspirante qu’improbable. Quand on n’a pas la foi, difficile d’y croire, mais l’on reste impressionné par la vigueur de ce chemin de croix.

cc Focus Features

Dark Waters de Todd Haynes

Clair comme de l’eau de roche, un film structuré d’une main de fer, tourné avec un métier affirmé, une mise en scène aussi variée que possible, bien que les scènes soient essentiellement de discussions, de réunions, de téléphone, de moments en famille. Le personnage pivot est un avocat qui n’a rien ni de glorieux ni de séduisant. Il travaille pour un bureau qui défend les industries chimiques… Mais il va jeter toute son énergie, son obstination est son courage de chevalier blanc, de redresseur de torts dans une affaire de David contre Goliath. Façon Woman in Gold , mais ici ce n’est pas le reflet de l’or mais celui de la cendre et du cancer qui plombe la vie de ces gens empoisonnés sciemment par la célèbre société Du Pont qui a lancé sur le marché le Teflon, un produit sournoisement toxique. Et cette usine est l’employeur le plus important de la région qu’elle empoisonne. Ce qui ne va pas faire de l’avocat un ami du peuple !

Et nous assistons à ce combat de prétoire qui s’étend sur près de trois dizaines d’années. Le talent du réalisateur avait ébloui déjà dans I’m not there et Carol (200). Ici il sert un beau sujet militant de façon plus classique. Et toutes les ressources du cinéma américain sont appelées en renfort pour retenir l’attention du public dans une affaire très juridico-chimico-médicale. Avec le soutien d’une musique de piano qui crée l’ambiance.

Les deux questions que l’on se pose sont de savoir comment il est possible de produire un tel film sans changer le nom de la société incriminée (et condamnée par la justice) et pourquoi ne produit-on pas de tels films en Belgique qui auraient, par exemple, la Fabrique Nationale (d’armes de guerre) en ligne de mire ? Il y a encore de nombreux sujets qui mériteraient d’être traités comme celui-ci, avec courage, détermination et efficacité, même si le cinéma est ici simplement mis au service d’une juste cause. Sans plus.

 

 

Francis de Laveleye

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