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Review J’ACCUSE

De Roman Polanski 

Un monument de l’Histoire qui rencontre un monument du cinéma. Il m’a semblé que cette colossale affaire Dreyfus est servie de façon absolument magistrale par ce film irréprochable. Un peu académique, certes, mais cela restitue bien l’esprit de l’époque, amidonnée, au garde à vous.

Le scénario a très habilement choisi la partie de « l’affaire », et l’idée de centrer sur le « découvreur » de la vérité, le Colonel Pi- card, toute l’intrigue, quasi policière, très complexe, haletante du début à la fin. Car il ne suffit pas de savoir que Dreyfus a été condamné (2 fois !) à tort, encore faut-il bien comprendre l’origine de ces erreurs judiciaires, de ce déni de vérité. Et à cet égard, le film est parfaitement maîtrisé, l’histoire est limpide et quelques subtiles retours en arrières éclairent de façon déterminante les enjeux de la période choisie, celle de l’inversion de l’opinion, sym- bolisée, comme chacun sait, par l’article de Zola, éponyme du titre de ce film. Une petite intrigue sentimentale féminise agréa- blement cette ambiance de culotte de peau et les dialogues de théâtre qui font l’essentiel du film. Quelle belle langue, quel sens de la réplique ! Les ambiances extérieures restituent un Paris à la charnière des siècles, avec de très belles images.

Mais le réalisateur a manifestement renoncé à montrer la populace baveuse de haine, hurlant à la mort. L’injure de « Franc Maçon » n’a pas été exploitée, celle de « Juif » avec une réelle retenue, sans doute pour éviter la stigmatisation des partis en présence. Car les enjeux sont d’une nature plus philosophique que polémique. La question est celle du triomphe de la vertu sur le mensonge. Triomphe acquis au péril de sa propre vie parfois. Tout cela se passe dans des salons Napoléon III où s’exerce le pouvoir de la

République tant haïe, des intérieurs bourgeois, cossus, qui endorment les consciences et dont un, métaphoriquement, va être mis à sac. Les contre-jours diffusés évoquent l’impossible lumière appelée des vœux des honnêtes gens, les clair-obscur magnifiques ménagent les zones d’ombre qui expriment parfaitement les tur- pitudes des détenteurs du pouvoir. La caméra est toujours parfai- tement placée et ne bouge que pour suivre le regard avec mesure, pour s’avancer comme l’impose l’intensité d’une scène.

Et la confrontation, en fin de film, entre Dreyfus et son sauveur, illustre admirablement les enjeux complémentaires, antagonistes, voire irréconciliables : ceux de la Justice qui cherche la Vérité, ceux de la Justice appelée à défendre les intérêts de chacun.

Au-delà de ces réflexions si nécessaires aujourd’hui, il y a un sa- lutaire rappel des abjections que provoquent le populisme, le pouvoir sans contre-pouvoir, le mépris de la démocratie repré- sentative, de la Justice en tant que pouvoir indépendant. Et l’on ne peut ignorer que ce film est aussi d’une intense modernité qui nous rappelle que les drames et les lâchetés qui ont abaissés la France sont revenus à nos frontières, à nos portes, sur les réseaux sociaux, et que nous lisons, entendons, voyons partout aujourd’hui ce qui a inspiré la pire vindicte raciste et le replis communautaire nourri de la haine de l’autre. Un livre récent évoque cette époque et l’assassinat d’Émile Zola, en rendant très bien la haine antisé- mite : Assassins ! de Jean-Paul Delfino, aux éditions Héloïse d’Or- messon ISBN : 978-2-35087-546-0

Ce film est important, qui accuse encore aujourd’hui cette tenta- tion totalitaire, génocidaire.

Francis de Laveleye

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