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Le billet d’humeur de Francis de Laveleye

Red Joan de Trevor Nunn

Un film très réussi, agréable et passionnant à voir, d’un classicisme peut-être un peu ” déjà-vu ” mais que l’on revoit avec tant de plaisir. Il y a deux temporalités, et donc deux actrices. Joan très âgée qui, de façon inattendue, fait l’objet d’une sévère enquête policière pour espionnage. Le rôle contemporain, âgé, est interprété par l’éblouissante Judi Dench qui a tout fait avec brio, ses rôles dans James Bond comme la Reine Victoria, e.a. Rien que pour la subtilité de son interprétation, le film vaut d’être vu.

Et Joan jeune, dont nous découvrons le récit de la vie, depuis ses études brillantes de physicienne dans les années trente, jusqu’à l’après-guerre. Petit à petit l’on comprend que les enjeux de l’enquête ne sont pas de quelconque leaks comme il faut dire maintenant, mais du solide ! Et cette histoire est inspirée d’une vraie vie, celle d’une jeune femme, idéaliste, influencée par les générosités politiques que la guerre d’Espagne inspirait à de jeunes militants qui osaient se dire communistes, qui partageaient ces idéaux, même après le pacte germano-soviétique d’août 39 qui fit, momentanément, de l’URSS l’allié d’Hitler.

Le récit est mené de main de maître, les acteurs sont parfaits, les décors comme seuls les anglais peuvent les concevoir et les restituer. L’image est belle et j’ai été amusé par l’usage devenu un peu désuet des champs/contre champs qui donnent ici un style charmant au découpage technique. Du très bel ouvrage. Un film, plaisir garanti.

Le réalisateur, peu présent à l’écran, a une immense carrière de théâtre et de comédies musicales ; Cats pour ne citer qu’un de ses triomphes.

Sous ses airs modestes de film d’histoire contemporaine, les sujets qui sont abordés sont d’importance, à deux niveaux, me semble-t-il. Celui très actuel des questions d’enrichissement de l’uranium, des centrifugeuses, des techniques nécessaires à la mise au point de l’arme atomique tant évoquées par les iraniens. Et, de façon moins factuelle, la problématique éternelle de la hiérarchie des valeurs. Le devoir, le patriotisme, l’amour, la fidélité, … Tout cela de façon discrète, jamais appuyée, mais qui donne au spectateur un supplément de plaisir, au-delà de la découverte passionnante de l’histoire, celui de réfléchir à ces enjeux qui restent tellement contemporains.

Cinéart

Dirty God de Sacha Polak

Un sujet rude, douloureux : une jeune et belle femme a été vitriolée par le père de leur charmante gosse. Comment survivre, revivre après un tel drame ? C’est ce que ce film suggère en suivant le parcours sans joie d’une personne en souffrance permanente. La maman de cette femme défigurée fait tout ce qu’elle peut, et pour elle aussi, c’est terrible. Nous sommes immergés dans une ambiance de gens un peu égarés, genre boîte de nuit, pas très structurés. Et trouver son chemin là-dedans, malgré les amitiés sincères, ce n’est pas chose facile, nous le verrons de scène en scène. Comment vivre ses envies sexuelles lorsque aucun partenaire ne peut être envisagé ? Nous le découvrirons avec émotion et pudeur. Mais ce n’est vraiment pas joyeux. Une nouvelle manifestation de la revendication de son droit au plaisir par une femme, la réalisatrice comme l’actrice qui est une vraie femme défigurée : ce n’est pas du maquillage. La recherche, au Maroc, d’une clinique de chirurgie esthétique est un moment très poignant.

Les musiques, les lumières, les séquences qui s’enchaînent, tout concourt avec talent à exprimer l’intériorité de ce drame. Sans pathos, sans exhibitionnisme. Juste avec une immense empathie.

L’image de Ruben Impens impressionne. Parce qu’elle n’est pas belle, elle est ingrate mais tellement à propos. Vous vous souvenez de son talent de chef opérateur pour les films de Félix Van Groeningen e.a. : The Broken Circle Breakdown, Belgica, Beautiful Boy, et Raw de Julia Ducournau. Un artiste belge majeur qui justifie à lui seul la coproduction avec le VAF et l’intervention du tax shelter dans cette aventure néerlando-anglo-irlando-belge.

C’est un cinéma exigeant, qui nous parle de drames vécus aujourd’hui, en grand nombre, mais cachés comme le seront ces visages qui fascinent mais qui sont irregardables car ils nous ramènent de mille façons à nous-mêmes.

Nous savions que Dieu est sale dans les immenses drames de l’humanité ; il l’est tout autant dans ce drame qui nous touche chacun, intimement, en laissant de profondes cicatrices dans nos mémoires.

Francis de Laveleye

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