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A propos de « Ni Juge ni soumise » et de « Mon Ket »

Deux films belges francophones, sortis presqu’en même temps, affichent, mine de rien, la même démarche.

Dans les deux cas, il s’agit de plonger la caméra vers les laissés pour compte de la société, ceux que les sociologues désignent parfois comme le « quart monde »  ou cette partie de la population « qui passe sous les radars ».

Jean Libon et Yves Hinant dressent le portrait d’une véritable juge d’instruction bruxelloise dans « Ni Juge ni Soumise » en faisant défiler dans son bureau un certain nombre de pauvres types, étrangers vaguement voleurs ou illégaux, prostituée, assassin minable, etc. Tous accompagnés de leur avocat (pro deo), généralement aussi coincés, impuissants et muets que leurs clients (quand ils ne se font pas clouer le bec par la juge star).

Dans la foulée de l’émission Strip Tease (qui avait déjà repéré et utilisé le charisme de cette juge), les deux réalisateurs ont voulu dresser le portrait de l’ordinaire des juges d’instruction en montrant le défilé sinistre et pitoyable de ces minables, qui passent la ligne sans le savoir, et donner l’image de la « vraie justice », pas celle théâtrale et ritualisée des procès d’assises, qui font le délice du cinéma et des séries, mais la « vraie » celle des besogneux, petits juges, enquêteurs pieds nickelés, greffiers à la Courteline, etc.

Le résultat ? Au lieu d’un documentaire émouvant sur cette justice des pauvres, le film a choisi de privilégier la moquerie, le sarcasme en se moquant de tous ces pauvres types. Car c’est  un rire malsain que provoque ce portrait d’une juge condescendante, sans pitié, jamais à l’écoute de ceux qui défilent dans leur bureau, coincée dans ses certitudes et ses à-priori. Tandis que ses « clients » (et les avocats qui les accompagnent inutilement) sont obligés de baisser la tête en écoutant ses discours puisqu’elle c’est elle qui détient le pouvoir sur eux (on est prêt à comprendre le jeune homme qu’elle a poussé à bout et qui lui crie qu’il préfère partir en Syrie ! )

Ce qui laisse un goût de cendre c’est que les deux réalisateurs se moquent des pauvres et s’amusent avec cette juge qui se prend pour une vedette.

Charlot avait il y a cent ans déjà expliqué que l’humour au cinéma consiste à se moquer de l’autorité et des puissants, surtout pas des pauvres. Dont il était justement l’incarnation symbolique.

On se demande comment diable les autorités judiciaires ont donné leur autorisation à ce portrait qui, se révèle dévastateur pour la justice pénale bruxelloise.

Etrangement, il y a bien des points communs entre ce faux documentaire et le premier long métrage réalisé par  François Damiens.

« Mon Ket » a pour personnage principal un détenu de longue durée, un peu demeuré, qui s’échappe de prison par hélicoptère pour retrouver son fils, un jeune ado qu’il a à peine connu. S’ensuit une succession de gags en caméra cachée : dans une station service, une cliente se fâche de voir Damiens obliger son ket à fumer, pour son anniversaire, le garçon reçoit en cadeau un joueur de foot (une belle scène où, le moment de surprise passé, les protagonistes se demandent comment terminer l’après-midi alors qu’ils n’ont rien à se dire et que le ket n’aime pas le foot), etc.

La mise en scène est efficace et l’on rit de bon cœur à cette odyssée dérisoire. Mais cela reste une super émission de caméras cachés et l’exercice s’essouffle sur le plan cinéma car les scénaristes (Damiens et Benoit Mariage) ont oublié de faire évoluer les personnages : celui de Damiens reste la brute fêlée du début et la personnalité du ket est à peine esquissée (mais fort bien interprétée par Matteo Salamone).

Coïncidence entre les deux films : dans « Mon Ket » comme dans « Ni Juge ni soumise », l’essentiel tient dans un défilé devant la caméra de pauvres types, gueules cassées, laissés pour compte et autres meurtris de la société.

C’est d’ailleurs une étrange constante du cinéma belge francophone, cet intérêt pour les « petites gens » et les ratés. Depuis Henri Storck (le « père du cinéma belge ») jusqu’aux frères Dardenne en passant par Benoît Lamy, le génial Rémy Belvaux (le vrai réalisateur de « C’est arrivé près de chez vous ») et sa « descendance » (Benoit Mariage, Bouli Lanners ou Olivier van Hoofstadt et son Dikkenek, déjà interprété par François Damiens). Sans oublier les films bruxellois de Gaston Schoukens.

C’est sans doute l’amour bien belge de la « modestie » et un sens aigu de l’autodérision (chez Lamy, Belvaux et Mariage ainsi que chez Schoukens), autant que les préoccupations sociales (chez Storck et les Dardenne) qui expliquent cette curiosité bien belge (francophone) de notre cinéma et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs !

Alain Berenboom

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