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Révolution à la Cinematek: Interview Exclusive avec Nicola Mazzanti

Cinestan a eu l’occasion de rencontrer Nicola Mazzanti, le conservateur de la Cinémathèque Royale de Belgique pour parler de l’état de Cinematek, des projets de numérisations et de l’évolution du cinéma. Voici la première partie de notre entrevue :

Comment se porte la Cinematek ?

La situation de la Cinematek n’a pas changé. Le problème pressant de son sous-financement est un problème qui touche aussi tout le cinéma belge. La Cinematek est une fondation d’utilité publique. Elle reçoit des subsides structurels de la part du gouvernement fédéral. La Cinematek recherche aussi des subsides non structurels pour chaque projet via des institutions, les Communautés, l’Europe, du sponsoring et du mécénat. La Cinematek n’est pas soutenue par la Régie des Bâtiments et doit donc payer un loyer pour ses différents locaux et ses employés ne sont pas des employés fédéraux. L’indépendance est un statut qui donc fait peser sur la fondation d’importantes obligations financières même si plusieurs en Europe nous envient cette indépendance.

Vous préférez ce statut d’indépendance ?

Personnellement, je viens d’une institution, « la Cineteca di Bologna », qui s’est battue pendant trente ans pour obtenir le statut de fondation indépendante. Parce que la fondation bénéficie d’une flexibilité que certaines institutions publiques ne possèdent pas. De plus, elle offre la possibilité de recevoir des donations privées, subsides et sponsoring. Cette participation privée peut s’avérer très utile pour participer à différents projets telle que la conservation des œuvres. Ce qui n’est pas possible pour une institution publique. A Bologna, la Fondazione a comme partenaire Pathé. Une participation symbolique, mais qui apporte une image importante. A Torino, le Musée du Cinéma reçoit de l’aide de la plus grande banque de la ville. La réponse à votre question  est qu’en 2015 tout le monde le fait. J’espère qu’on ne se trompe pas. Dans les années 60’, les cinémathèques avaient tenté de devenir des institutions publiques. Parce qu’à l’époque, les institutions étaient le centre de la vie culturelle. Maintenant, le paysage a changé et, grâce à ce statut de fondation privée, nous avons reçu de l’aide de l’Europe et d’autres partenaires.  La Cinémathèque de Bologne possède un budget plus important que la Cinémathèque de Belgique. Ce qui est illogique car la Cinémathèque de Belgique est responsable de la préservation des œuvres du pays. Le rôle de la Cinémathèque de Bologne est moins important.

Quelle est le rôle de la Cinematek ? On sait qu’elle possède une des collections les plus importantes en Europe et au monde.

D’abord, la Cinematek est chargée de la conservation de tous les films belges mais elle possède aussi une gigantesque collection d’œuvres étrangères. Et il faut qu’elle soit encore debout dans vingt ans !

Comment se portent les projets de numérisations et de restaurations de films ?

C’est un exemple de notre activité et de notre rôle. Il y en d’autres. Une cinémathèque efficace et fonctionnelle apporte beaucoup à la culture et au paysage cinématographiques. Le secteur du cinéma connait une crise de même ampleur que la crise des années 60’ pour l’acier. L’arrivée du numérique a bouleversé le secteur du jour au lendemain. Cette révolution dure depuis une dizaine d’années et continue à le changer. De plus, le numérique a effacé tous les modèles économiques d’exploitation du patrimoine. Les films en 35 mm pouvaient encore être exploités il y a 5 ans. Maintenait, un film sur pellicule ne vaut rien. C’est comme si tous les actifs d’une société ne valaient plus rien. Ce n’est pas un changement banal. L’Europe a complètement raté l’appréhension et les conséquences de l’impact du numérique dans le cinéma. De plus, le discours officiel est de mettre la Bibliothèque Royale dans le même bain que la Cinematek. C’est une erreur. Car un livre peut-être lu même s’il n’est pas numérique. Un film par contre est perdu à jamais. On est tombé dans le piège de penser que la numérisation aide à la diffusion de l’œuvre. Non, la numérisation n’aide pas. Elle rend l’œuvre vivante. Sinon, elle peut être jetée à la poubelle. Ne pas numériser un film ou le mettre dans le canal, c’est la même chose.

C’est assez dur comme constatation ?

Non, pas du tout, c’est la réalité des choses. Art Forum a publié un article sur cette évolution. On a raté complétement le train de cette reconversion industrielle. Le retour d’investissement sur le cinéma est déjà mince.  « Roma, città aperta»(1945), ne va jamais faire les recettes d’un nouveau film. Mais ce film va se vendre sur le long terme. Le problème est de financer la numérisation de l’œuvre qui permettra de récupérer l’investissement sur 20-30 ans. C’est un problème car le cinéma européen est un cinéma fragmenté. Le cinéma européen ne possède pas les budgets pour restaurer les films pour une somme de 80.0000 euro,  la somme moyenne pour restaurer un film en version numérique. La Cinematek ne possède pas les moyens non plus et c’est pour ça qu’elle cherche des soutiens. Il y a le modèle français où la ‘maman l’état’ paye 28 million d’euro pour aider ces opérations par la Cinémathèque française. La Cinematek de Belgique vit sur un autre modèle mais poursuit le même but,  distribuer les films importants et encourager la connaissance la plus large du cinéma et de son histoire. Le rôle de la Cinematek est un contre cycle. Un exemple : quand le cinéma a quitté le modèle muet pour le parlant, les cinémathèques sont intervenues pour conserver les films muets qui ne sont plus nécessaires dans le marché économique et qui auraient entièrement disparu sans les cinémathèques. Quand le nitrate est interdit en 1952 après plusieurs incendies, les studios américains ont décidé de donner les films sur ce support aux cinémathèques. Depuis les années 50, les cinémathèques conservent les films des studios avec de l’argent public. Quand, dans les années 80, Ted Turner a lancé sa chaine TNT et voulu utiliser des vieux films, il a dû se tourner vers la Library of Congress pour récupérer les films. Les studios ont épargné des énormes sommes d’argent en préservations car elles étaient payées par les institutions publiques alors que ce sont les studios qui ont empoché les dividendes.  Lorsque le DVD apparaît, les studios ont découvrent un nouveau moyen de faire de l’argent avec les films anciens et on a l’impression que le rôle de la cinémathèque diminue. Aujourd’hui le HD est partout. La qualité de Netflix fait peur. Le public n’accepterait plus de mauvaise qualité, d’être obligé de visionner les vieilles reconversions même des années 90 et début 2000. Il faut donc les refaire. Avec l’arrivée des écrans 4/3, les distributeurs demandent cette qualité et pour obtenir cette qualité, il faut débourser entre 60.0000-80.0000 euro.

Comment la Cinematek peut-elle suivre ?

Au moment critique, la Cinematek a reçu du gouvernement fédéral une injection « one shot » en 2009. Grâce à ce soutien du gouvernement, la Cinematek a pu utiliser des laboratoires externes pour convertir des films. Et grâce à une stratégie rigoureuse des fonds, elle peut se permettre des choses que d’autres ne peuvent pas. Les restaurations de la Cinematek de Belgique sont tellement connus pour leur qualité qu’elle est montrée en exemple dans le monde entier. Et servent d’étalon a d’autres cinémathèques.  L’année dernière, nous avons restauré, pas numérisé, restauré 25 longs métrages. Si vous comptez avec les chiffres que je vous ai fournis,  vous arrivez à un chiffre énorme seulement pour la restauration sans compter le reste. On est loin du budget de la CNC en France qui possède 14 million mais je ne me plains pas. La Belgique possède des cinéastes comme les Dardenne, Van Groeningen, Van Dormael, Roskamp, et doit vivre avec le même budget que le Luxembourg. Il y a un problème du cinéma en général en Belgique. Le cinéma Luxembourgeois n’a pas la même allure que le Cinéma Belge. Ce n’est pas une critique c’est une réalité. Je n’accuse personne, c’est une constatation. Objectivement, sur le moyen terme, c’est le moment de développer une stratégie pour la conservation du cinéma.

Peut-on encore archiver avec le système de numérisation ?

On a reçu le premier film numérique par le VAF en 2008. Le film est là, il faut donc le conserver. Nous archivons déjà. Car nous avons une grande collection de films. Le plus ancien film date de 1896 et le plus récent film date de 2015. C’est nécessaire. La Cinematek reçoit des dépôts volontaires des producteurs.  Et reçoit en dépôt imposé contractuellement aux producteurs par le VAF et le Centre Audiovisuel. C’est-à-dire, si un film belge a reçu un soutien financier public, nous devons le stocker et le conserver. La Cinémathèque de Belgique a été la première cinémathèque en Europe à se poser la question du numérique en 2002. Quand nos collègues et instituons ne savaient de quoi on parlait. En 2010, nous avons participé au seul standard pour la conservation des données numériques à long terme. Nous détenons depuis 5,6 ans des mécanismes pour conserver le numérique. Va-t-on rencontrer des problèmes ? Oui bien sûr. Il y a deux trois lieux au monde de conservation. Il y a d’autres institutions qui utilisent le numérique : les hôpitaux, la sécurité sociale, Google etc. Le cinéma n’est donc pas seul, mais il n’est pas habitué. Le cinéma est un medium stable : il y avait le muet, puis le nitrate et depuis l’arrivée de la couleur, rien n’a changé dans le monde du cinéma. C’est exceptionnel.

La Cinématek est la première au monde dans les années 50’ à avoir conservé de manière moderne et scientifique des films analogiques, du 35mm. Sauf que comme les pionniers dans « The Cold Rush » on mange notre chaussure. Les changements du paysage ne touchent pas seulement l’industrie. Ce n’est pas un problème. C’est une opportunité de mettre à dispositions les œuvres. Ça demande de changer profondément la manière de diffuser et de montrer. Un changement incomparable avec un musée ou une bibliothèque.

Il y aussi l’arrivée des plateformes telle que Netflix et Amazone qui changent la manière de visionner le contenu.

Maintenant, on peut voir un film partout aussi grâce aux tablettes et smartphones. La révolution a commencé avec la VHS. Tout à coup, on pouvait créer des bibliothèques de films chez soi. Une vraie révolution. L’analyse cinématographique, on n’avait pas cela avant. L’analyse formelle commence avec la VHS. Maintenant, les canaux se sont multipliés. L’industrie a changé sa façon d’exploiter les films.

 

Dans la deuxième partie de notre entrevue avec Nicola Mazzanti, nous parlerons de la partie plus artistique des activités de la Cinematek.

Stanley Berenboom

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